WikiLeaks ou les nouveaux Tartuffe de la raison d’État

Depuis le 28 novembre et la publication par le Guardian, le New York Times, El Paìs, Der Spiegel et Le Monde des premiers télégrammes diplomatiques américains parmi les 251 287 documents confidentiels annoncés pour les semaines à venir, l’affaire WikiLeaks révèle la tiédeur de l’esprit public, jusque parmi les partisans déclarés du partage de l’information.

Julian Assange, fondateur du site Web d’information Wikileaks

On coupe WilkiLeaks de son financement

  • Que les États vouent WikiLeaks aux enfers ?
  • Que les officines gouvernementales, pour les chefs à plumes du monde, poussent Amazon à cesser d’héberger le grand révélateur et applaudissent lorsque Visa, MasterCard International et Postfinance, filiale de la Poste suisse, bloquent les virements et autres dons à WikiLeaks ?
  • Que les grands et petits pontes réactionnaires réclament des commandos spéciaux pour éliminer le diable qui s’est rendu à la police londonienne pour une miraculeuse question de mœurs suédoises ainsi que toute sa bande de traîtres ?
  • Quoi de plus normal ? La pratique des commandes du « Gros animal » (l’État selon Platon) rend aussi aimable qu’Amadinejad, à l’Ouest comme à l’Est, au Nord comme au Sud.
  • Plus surprenant, en revanche, sont les pincettes de « démocrates » qui rivalisent d’arguments hypocrites pour trouver la mariée numérique d’une beauté trop vulgaire. Trop indiscrète.

Les « professionnels » de la diplomatie, tel Hubert Védrine, nous expliquent que les relations internationales ont besoin de l’ambiguïté pour sauver la paix. [Joli contrepoint de Hubert Védrine avec Jean-Christophe Ruffin ancien ambassadeur au Sénégal à Ce soir ou jamais sur Fr 3 le 2 décembre 2010.].

Quand la politique devient affaire de professionnels

L’ennui, ce sont ces exemples bien plus nombreux où la langue fourchue des États a fait le lit d’une guerre prétendue inévitable, comme la saignée. Tels les haruspices dénoncés par Cicéron, qui ne pouvaient se regarder sans éclater de rire, les grands de ce monde sont les premiers à se gargariser de leurs boniments au bon peuple, à qui la vérité n’est jamais bonne à dire… La politique serait affaire de professionnels, car sans traité secret et moyens discrétionnaires, réservés à l’exécutif face au Parlement, aux juges, aux citoyens, la politique serait impossible, clament-ils encore et toujours. Quatre cents ans de construction sans cesse menacée de nos fragiles démocraties ont pourtant démontré l’exact inverse : nulle avancée démocratique sans engagement de la piétaille, venant de la rue ou de l’Internet. La politique se joue selon une partition bien plus équilibrée lorsque les sans-grade dévoilent l’arbitraire de l’action de leurs représentants. Pour les États, ce que la transparence rend plus difficile, c’est non l’exercice de la démocratie, mais une politique de sagouin (des expéditions stupides) ou de « salauds » (la torture, le meurtre). En contrôler le dessin, l’exécution et les conséquences via des révélations transforme au contraire la politique en une activité plus juste et réjouissante.

L’obsession du complot

Bizarre aussi, l’argument de ceux qui s’engouffrent derrière l’avertissement de Lawrence Lessig, lancé il y a deux ans, après ses conversations avec Richard Clarke, l’ancien « tsar de la lutte contre le terrorisme » qui lui aurait avoué qu’une nouvelle législation de type Patriot Act concernant l’Internet était prête et n’attendait qu’un 11 septembre sur la Toile pour se déchaîner.

D’autres en rajoutent dans le raffinement paranoïaque : n’est-il pas suspect que plus de 250 000 télégrammes chiffrés soient tombés tout cuits dans le bec de WikiLeaks ? La CIA n’aurait-elle pas entrepris de faire passer, via cet ancien hacker et aventurier bizarre qu’est Julian Assange, quelques gros mensonges de propagande au milieu du scandale ? Gare aux provocations, objectives ou subjectives, et à l’obsession du complot. Car il y a désormais des négationnistes de l’ébranlement réel de la diplomatie qui parlent d’un coup monté par les États-Unis…

Ce que veut Wikileaks

wikileaksQu’est-ce qui nous permet de balayer ces suppositions et d’affirmer le caractère positif de l’entreprise de WikiLeaks au-delà de toute discussion, sans intérêt, sur les mœurs diaboliques prêtées fort opportunément à son porte-parole et rédacteur en chef ?

La première raison tient aux buts que s’assigne depuis sa naissance WikiLeaks, sa demi-douzaine de salariés et ses dizaines de bénévoles : recueillir les témoignages de chacun sur la corruption et les malversations de toutes les administrations, publiques comme privées, en soutien actif au journalisme d’investigation. Car l’État major américain a tiré toutes les leçons de la guerre du Vietnam et du rôle que les médias y ont joué : des faux de la première guerre du Golfe en 1990-91 à la manipulation des journalistes sur le terrain lors de la deuxième. WikiLeaks a été construit comme une machine contre cette aseptisation des agences de presse et des grands médias libéraux par la « RuppertMurdochisation » du monde. Qui ne prend position pour cet événement et ce dont il est gros pour l’avenir de l’exercice de tout pouvoir démocratique fait penser à ces gens qui, devant les décrets de Charles X rétablissant la censure préalable, tergiversaient pour savoir si la liberté de la presse n’allait pas trop loin. Ou à ceux qui défendaient en 1899 l’honneur des institutions bafouées par les Dreyfusards !

La seconde raison de soutenir WikiLeaks concerne les transformations profondes que l’Internet introduit dans l’autorité et l’exercice du pouvoir pour longtemps. La numérisation du monde et la facilité de circulation de tous contenus s’immiscent au cœur de la question politique par excellence. Déjà Gutenberg, en apportant l’imprimerie à l’Occident, avait fait le lit de la Réforme et mis en crise le monopole d’accès au savoir théologique qui légitimait l’église catholique et son clergé. Qui ne voit aujourd’hui que le secret, le monopole de l’expertise détenus par les chancelleries tombent sous les coups non du terrorisme, mais de la diffusion massive des technologies numériques ? L’autorité politique devra désormais s’accompagner de davantage de partage et de discussion. Ce n’est pas WikiLeaks qui déshabille les a parte de nos haruspices contemporains et autres tenants de notre sécurité mondialisée : c’est l’Internet et ses « hacktivistes » conscients ou non. Et tous les Tartuffe du « cachez donc ce sein que je ne saurais voir » n’y changeront rien. Irons-nous pleurer cette atteinte au respect de la vie privée ? Certes non. WikiLeaks n’a pas publié les histoires de fesses des diplomates. En revanche les opinions, les préjugés, les préoccupations des maîtres du monde sont nécessairement du domaine et de l’intérêt publics. Sinon qu’ils rendent leur pouvoir comme Cincinnatus. Longue vie à WikiLeaks !

Consultez les sources | Article initialement publié sur multitudes.samizdat.net sous licence Creative Commons | Auteurs : Ariel Kyrou et Yann Moulier Boutang |

 

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